Rien à voir (14): critiques
Gala des prix Opus 2004
par Réjean Beaucage
in La Scena Musicale #10:6
(Québec), 1 mars 2005
[…] La musique électroacoustique est également sortie du gala la tête haute, mais ne s’est pas pour autant privée de montrer les dents! En effet, le compositeur Robert Normandeau a utilisé une bonne partie du mot de remerciement qu’il prononçait pour Luigi Ceccarelli, récipiendaire du prix du «concert de l’année - musiques actuelle, électroacoustique», donné dans le cadre de la série Rien à voir (14), organisée par Réseaux, pour apostropher le Conseil des arts et des lettres du Québec et le nouvel Espace musique de Radio-Canada. Les deux organismes seraient en effet coupables de laisser à eux-mêmes les artistes ayant choisi de s’exprimer par l’électroacoustique, un art dont le Québec est certes l’un des meilleurs représentants à l’échelle mondiale, Normandeau faisant lui-même figure de chef de file dans le domaine. Le «disque de l’année - musiques actuelle, électroacoustique» est allé à Seuil de silences, de Paul Dolden, publié chez empreintes DIGITALes, et le «livre de l’année» est celui de Stéphane Roy, L’analyse des musiques électroacoustiques; Modèles et propositions, publié dans la collection Univers musical chez Harmattan.
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Mini-opéras acousmatiques
par François Tousignant
in Le Devoir (Québec),
18 octobre 2003
L’actuelle édition de Rien à voir fait découvrir des mondes encore mal connus. Jeudi soir, c’était l’électroacoustique à l’italienne. Naturellement, cela commence dans le spectacle. On entre dans la salle sur fond de foule qui murmure. Tout à coup des «chuts» sonores interrompent les conversations sur bande comme dans l’Espace Go. Le noir se fait, comme le silence, et commence Limens Limine (Cardi).
On y lit et met en scène des textes de Jean de la Croix. Usage de quelques distorsions, de déplacements, tout est efficace, décoratif et raffiné. Que dire de plus, sinon que ce fut agréable? Pas grand-chose. L’invité du jour à la console, le compositeur Luigi Ciccarelli, présente plus tard quelques-unes de ses propres œuvres. Ici, on entre de plainpied dans le monde si typique de l’opéra italien, revu et corrigé par l’acousmatique.
Dans les trois premières pièces qu’il propose, Ciccarelli écrit réellement des concentrés d’opéras incroyablement efficaces. Les livrets décrient soit la religion, soit le pouvoir politique,, soit une forme de totalitarisme. À propos de la chambre de Philippe II dans l’église de l’Escurial s’avére une œuvre puissante, effrayante. Les images contractées et mécanico-surréalistes du texte (nous écoutions une version française pour tout saisir) glacent déjà les sangs. La musique, elle, vient enfoncer le clou.
Ciccarelli use de distorsions de la voix à faire baver de jalousie des concepteurs de films d’horreur de Hollywood, avec des «effets spéciaux» à faire fuir de peur les gens des salles de cinéma. Du cinéma pour l’oreille se nomme parfois l’acousmatique. C’est exactement cela et Orwell aurait adoré!
Cela se poursuit avec Tupac Amaru, où on télescope une légende inca de la première révolution de ce peuple contre les conquistadors dans les années 1780 avec des émeutes anti-Fujimori (Funky-Fucky-Muori) dans le livret). La traduction est projetée sur écran, à la manière des surtitres à l’opéra traditionnel. L’idée du parallélisme révolutionnaire est intéressante et pourrait assurément frapper plus fort si les procédés étaient mieux creusés. L’usage de la diffusion dans l’espace est remarquable, le rythme et les citations de genres musicaux appropriés, et on se dit que voilà l’équivalent électronique d’un bon opéra de cape et d’épée de Verdi.
Plus prenant, Exsultet commence en longue plage de paix, sur chant grégorien manipulé, et plage méditative qui se voient empoisonnées d’horreur, encore, comme si le frisson de dégoût servait d’outil de condamnation. Le déroulement est ici plus soutenu, la qualité de l’œuvre est aussi nettement plus grande que celle des deux premières par son souffle et sa direction intrinsèque. Avec un propos plus abstrait, la musique se permet de prendre plus de place et on admire le talent de Ciccarelli à nous river dans notre siège par la seule inspiration apportée par ses convictions qu’il nous force, le temps d’une pièce, à partager. Comme réussite dramatique, ce fut le grand moment du concert, car il faut oublier la pièce Birds qui suivait et qui est aujourd’hui complètement dépassée.
Un constat s’impose cependant toute cette musique ne fait usage que de la surface des choses; elle n’arrive pas à creuser le sujet, à lui donner autre chose qu’une mise en scène sans réelle perspective critique. On dénonce, certes, mais en témoin extérieur, sans les questionnements qu’un Bayle, Chion ou Dhomont savent si adroitement provoquer. Un peu le dilemme de Verdi contre Wagner qui refait surface.
Avant cela, Stéphane Roy a encore une fois prouvé sa virtuosité avec ses Trois petites histoires concrètes et on a surtout eu droit à deux excellentes pièces. D’abord eBss (Agostine del Scipio); inspirée, raffinée et polie par-delà la limite de la beauté, voilà une œuvre qui va devenir classique. Puis il y a l’exploit de Con brio (Giorni). Refusant les mouvements dans l’espace, le compositeur crée la densité des plans uniquement avec un va-etvient qui joue de la perspective trompe- l’oreille comme le faisait Canaletto avec ses toiles. L’écoute est fascinante, réellement, et prouve qu’avec un minimum de moyens, un grand artiste sait toujours toucher le fond du cœur; quand idée, émotion et geste se coujuguent ainsi, transcendés par une technique de si haut calibre, la musique reprend tous ses droits. Donc: on y croit.
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Tout un contrat !
par Réjean Beaucage
in Voir #834 (Québec),
9 octobre 2003
Il y a sept ans que Gilles Gobeil et René Lussier travaillent à une oeuvre commune. Le résultat de leur alchimie sonore sera présenté deux fois durant la série Rien à voir (14). On en parle avec Gilles Gobeil.
Une créature surprenante est sur le point de voir le jour. Un être hybride, qui relève autant du cinéma pour l’oreille que de la musique actuelle et qui est le fruit de la mise en commun des savoirs de deux de nos grands compositeurs, l’électroacousticien Gilles Gobeil et l’improvisateur tous azimuts René Lussier. L’oeuvre qu’ils dévoileront ce 15 octobre à l’Espace Go, dans le cadre de la série de concerts de musique acousmatique Rien à voir (14), ne ressemble à rien de ce qu’ils auraient pu produire chacun de leur côté, mais porte pourtant leur marque distinctive. J’ai discuté de cette oeuvre, Le Contrat, avec Gilles Gobeil.
Première révélation, c’est bien une oeuvre acousmatique qui nous sera présentée, c’est-à-dire que Gobeil sera à la console de diffusion et que la salle sera plongée dans la pénombre. Pourtant, les deux versions de travail qui ont pu être entendues jusqu’ici (en novembre 1999 au Théâtre La Chapelle, puis en 2000 à Victo, après un détour par Paris) étaient des versions mixtes, avec le guitariste sur scène accompagnant la bande diffusée par son acolyte. «Cette fois-ci, c’est la version définitive, celle du disque, qui sera entendue, explique Gilles Gobeil. Ça fait déjà sept ans qu’on travaille sporadiquement là-dessus. Le grand désavantage de ce genre de production sur une longue durée, ce sont les problèmes physiques liés aux progrès de la technologie… En sept ans, il y a bien des choses qui ont changé! Les ordinateurs et les logiciels ont évolué rapidement, et comme on travaillait chacun de notre côté, lorsque l’on essayait de mettre tout ça ensemble, ça n’allait pas toujours de soi, alors ça nous a retardés aussi. Si nous avons fait des présentations mixtes, c’était surtout des façons de brusquer le travail pour faire avancer la production, mais le but premier a toujours été de répondre à une commande de Jean-François Denis (de l’étiquette empreintes DIGITALes) qui voulait une pièce électroacoustique faite par deux compositeurs.»
On peut dire que Jean-François Denis a été bien inspiré de se tourner vers ces deux-là parce que le résultat est certainement une grande réussite. Il faut dire que ce n’est pas leur première rencontre. Celle-ci remonte à 1990, alors que Gobeil produisait la pièce Associations libres pour le disque Électro clips (encore chez empreintes DIGITALes). «J’avais demandé à René de faire, avec sa guitare, autre chose que des notes, et il m’avait fait un bon échantillonnage, à partir duquel j’ai construit une première bande. Ensuite, en studio, puisque René est un fantastique improvisateur, on essayait des choses selon ce que j’avais préparé. Disons que pour ces trois minutes, j’ai travaillé trois semaines à temps plein, tandis que René a fait deux heures d’enregistrement, dit Gilles Gobeil avec un sourire en coin. Mais ça, c’est un peu nos manières de faire. Moi je suis du genre à triturer la matière sonore longtemps avant de me fixer, alors que René est plutôt dans l’instant de la création. Je lui accorde tout le mérite du côté de l’improvisation. Mon travail consiste plutôt à créer des mondes imaginaires, des virtualités sonores faites de plans, de profondeurs, de matières et d’un souci de l’écriture sur le plan de la forme.»
La collaboration des compositeurs s’est poursuivie à travers d’autres projets que l’on pourra aussi entendre le 15. Ainsi, Gobeil offrait de l’aide technique à Lussier pour sa pièce acousmatique Prise de terre en 1997 et, la même année, le guitariste fournissait encore de la matière sonore à l’électroacousticien pour sa pièce Point de passage, une adaptation du roman The Time Machine de H.G. Wells. Le Contrat est aussi une adaptation, inspirée par les multiples dérivés littéraires et musicaux du Faust de Goethe. Bourrée de sens et de références, l’oeuvre dure 66 minutes et pourra certainement supporter plusieurs écoutes! Le disque devrait être lancé le soir du concert.
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Notes
par Réjean Beaucage
in La Scena Musicale #9:2
(Québec), 1 octobre 2003
La société de concerts Réseaux présente du 15 au 19 octobre l’avant-dernière série de concerts Rien à voir à l’Espace GO, 4890, boulevard Saint-Laurent à Montréal. Les compositeurs Jean-François Denis, Gilles Gobeil et Robert Normandeau, fondateurs de Réseaux, ont en effet décidé d’arrêter au chiffre 15 et de passer à une autre formule. La dernière série se tiendra donc en février 2004, mais d’ici-là de belles soirées se préparent pour le mois d’octobre. […] C’est en effet le tandem formé de l’électroacousticien Gilles Gobeil et du guitariste René Lussier qui ouvrira et clôturera cette 14e édition de Rien à voir. Gobeil diffusera deux de ses œuvres qui ont été conçues à partir de matériaux sonores empruntés au guitariste. Prise de terre, une œuvre électroacoustique de ce dernier sera également diffusée. Mais la grande pièce de la soirée, ce sera Le contrat, une œuvre sur laquelle le tandem a commencé à travailler en 1996 et dont on a pu entendre des versions de travail en 1999 à Montréal, puis en 2002 au Festival international de musique actuelle de Victoriaville. On nous annonce donc pour une deuxième fois la création de cette pièce inspirée par le Faust de Goethe et qui a acquis avec le temps une durée de 66 minutes. Les autres invités de Rien à voir 14 sont: d’Italie, Luigi Ceccarelli (et un avant-programme de Stéphane Roy); de France, Bernard Fort (et Mathieu Marcoux); d’Argentine, Ricardo Dal Farra (et Christian Bouchard). Les jeudi, vendredi et samedi, 18 h, on fait entendre des concerts «à risque» avec des compositeurs expérimentaux moins institutionnels. Ça fait des soirées costaudes! Des ateliers de diffusion sonore, des conférences et des rencontres avec les compositeurs sont également offerts dans le cadre de la série. Pour plus d’information: www.rien.qc.ca ou 514-845-4890.
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