Musiques échange Québec-Belgique: press
Donner corps à la musique
by Mario Cloutier
in Le Devoir (Québec),
February 27, 1996
Quel est l’intérêt de s’asseoir de vant des hauts-parleurs dans une salle de concert? Répondre à cette question c’est commencer à définir l’expérience électroacoustique. Et c’est ce que font très bien deux praticiens de ce vaste domaine du possible: les compositeurs, professeurs et coproducteurs de la série de musique électroacoustique ou acousmatique dans le cadre de Musiques échange Québec-Belgique, le Québécois Robert Normandeau et la Belge Annette Vande Gorne.
La forme, c’est la réalité et la réalité figurée, d’expliquer la dame. Toute réalité passe par la forme et la figuration aussi. L’acousmatique tente de suggérér des formes dans la tête de l’auditeur.» Et de compléter Robert Normandeau: «la musique électroacoustique suggère, provoque fait naître des formes avec des moyens différents de la musique instrumentale ou traditionnelle.»
Ce soir et demain, le public pourra donc en avoir plein les oreilles avec 14 pièces de 14 artistes qui représentent la quintessence de l’art acousmatique en Belgique et au Québec. À Montréal seulement, une vingtaine de compositeurs travaillent dans ce domaine. Le Québec est d’ailleurs reconnu mondialement pour sa force électroacoustique.
Trois compositions ont été commandées spécialement pour Musiques-échange aux Québécois Gilles Gobeil, Robert Normandeau ainsi qu’au Belge Jean-Louis Poliart. Les deux programmes comprennent également des œuvres des Belges Ingrid Drese, Slavek Swi, Todor Todoroff, Elisabeth Anderson, Stefan Dunkelman, et Marie-Jeanne Wyckmans, et des Québécois Luc Fortin, Marc Tremblay, Pierre Sainte-Marie, Stéphane Roy et Jacques Tremblay.
Mais il n’y aura pas de musiciens ou de compositeurs sur la scène de l’Agora de la danse, que des orchestre de hauts-parleurs. Un tel dispositif «scénique» représente toutefois un intérêt indéniable pour les amateurs d’expériences musicales sonorisées et spatialisées. Donner corps à la musique, c’est un peu le credo des électroacousticiens, ces créateurs d’holographies sonores.
«Dans un concert acousmatique, note Robert Normandeau, il y a l’idée de rituel qui rassemble plusieurs personnes dans un même lieu et, également, la projection de la musique dans l’espace. La perception du son et le pouvoir de discrimination de l’oreille humaine est très fort.»
Mais la musique électroacoustique n’est pas qu’affaire de forme.
Le contenu, hautement personnel et stylisé, des enregistrements renvoie à une présence indéniable, celle d’un auteur qui se pose en quelque sorte en dieu-le-père du son, le temps d’une piece musicale.
«Dire exactement ce qu’on veut dire avec le temps qu’on veut utiliser pour le dire, explique Annette Vande Gorne. En musique électroacoustique, le message et le sens sont pleinement assumés par le compositeur.»
Commne un romancier
La musique électroacoustique ne fait pas partie des arts d’interprétation au même titre que les autres familles musicales. En concert tout est contrôlé, à l’opposé de ce qui survient avec la musique actuelle des Jean Derome, René Lussier et cie, par exemple. Mais le rapport à l’expérimentation est le même, sauf qu’ici l’acte d’improvisation se fait à l’avance.
«Comme fait souvent le romancier dans un bouquin, raconte Annette Vande Gorne, les personnages mènent le jeu. En électroacoustique, les sons inscrivent la direction, la piste. Notre façon de penser les sons est complètement différente. Ils sont étudiés morphologiquement, selon la texture, la forme, l’espace, la représentation iconique…»
Robert Normandeau travaille d’ailleurs dans le sens d’un cinéma pour l’oreille. Quand il compose, son organisation sonore se base sur les sons référentiels, mais il existe autant de styles et de caractères qu’il y a de compositeurs en musique électroacoustique.
On aura également compris que cette grande famille musicale ouverte sur le futur, en raison d’une lutherie qui bouge continuellement, pose surtout la question de la perception et de la réception du public. Anne Vande Gorne donne l’exemple d’une de ses compositions construite uniquement avec de l’eau. «Il s’agissait de faire entendre ce qu’il y a dans l’eau, mais qui n’est pas de l’eau. Ce qui demande une écoute très attentive, les yeux fermés.»
Robert Normandeau croit la communion non seulement possible, mais évidente avec le public «L’acousmatique est un art de la réflexion qui permet de mener jusqu’au bout une démarche profondément individuelle mais c’est en allant au fond de soi qu’on atteint à l’universel.»
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Faire le pont
by Dominique Olivier
in Voir (Québec),
February 22, 1996
Musique contemporaine, musique actuelle, musique électroacoustique, conférences, tables rondes, tout pour constituer un événement sans pareil, un véritable échange entre le Québec et la Belgique.
Le projet était ambitieux. Établir des liens porteurs d’avenir entre les jeunes créations belge et québécoise constituait un véritable défi pour la société Codes d’Accès, dans le contexte actuel de diminutions dramatiques des subventions. Comme l’écrivait André Hamel, concepteur du projet, «il est très rare pour un jeune compositeur d’avoir l’occasion de confronter sa production à celle des artistes de sa génération vivant à l’étranger. Pourtant, écrit-il encore dans le programme de l’événement, cette confrontation est essentielle. Le renouvellement artistique ne peut se faire en vase clos et tout créateur doit avoir la possibilité de connaître ce qui se fait ailleurs, d’être au courant des nouvelles tendances. Et, bien sûr, il devrait aussi avoir la chance de diffuser sa production à l’étranger.»
C’est lors d’un voyage en Belgique qu’André Hamel a entrevu la possibilité d’un tel échange. Mais pour élaborer ce festival baptisé Musiques-échange Québec-Belgique, il fallait convaincre d’autres organismes sensibles à la création musicale de s’associer à l’événement. Heureusement, ils ont répondu à l’appel, en grand nombre. On retrouvera donc, comme coproducteurs, Ars Musica de Bruxelles, Champ d’Action d’Anvers, le Nouvel Ensemble Moderne de Montréal, Musiques et Recherches d’Ohain, Réseaux de Montréal, les Productions Super Mémé de Montréal, le centre d’art Vooruit de Gand et l’Association pour l’avancement de la recherche en musique du Québec (ARMuQ).
L’un des buts visés est donc la rencontre de musiciens, interprètes, théoriciens et compositeurs de trois cultures, celles de la Flandre, de la Communauté française de Belgique et du Québec, l’autre objectif étant bien sûr que le grand public ait accès à ce vaste réservoir d’œuvres et de propos sur la musique. La programmation montréalaise, la plus importante, comprend dix-huit concerts et conférences, répartis sur dix jours. La version belge, réduite, reprendra plusieurs concerts donnés précédemment à Montréal. Au chapitre des concerts, ce sera le Nouvel Ensemble Moderne qui ouvrira le bal, avec la participation du pianiste flamand Claude A. Coppens. Au programme, des oeuvres des Québécois Suzanne Hébert-Tremblay, James Harley et Laurie Radford, et des Belges Geert Logghe, Wim Henderickx et Frédérick D’haene (An der Kreuzung zweier Herzwege steht Tempel für Apollon, cette dernière en création, suite à une commande de Champ d’Action pour le NEM).
Le lendemain, nos Super Mémé feront des Flammèches en compagnie de Michel F. Côté, Jean Derome et Martin Tétreault, aux côtés de l’ensemble belge White Wine Dark Grapes. Les douze musiciens joueront des pièces de Derome, Piet Jorens, Kaat De Windt et des différents membres de Flammèches. Le troisième soir, ce sont les musiciens de l’ensemble belge Nahandove qui nous amèneront dans les univers de Pierre-Kresimir Klanac et André Hamel, deux Québécois, ainsi que de Frédérick D’haene, David Glückmann et de l’Allemand Karlheinz Stockhausen. Deux créations sont au programme. Le pianiste Marc Couroux et la flûtiste montréalaise Claire Marchand se partageront le programme du concert suivant. Mme Marchand créera une oeuvre du Belge Hao-Fu Zhang, Nocturnes, et jouera six autres compositeurs, dont Luciano Berio et Edgar Varèse, le premier, italien et le second, français. Marc Couroux, récipiendaire du prix Flandre-Québec 1995, créera des oeuvres de Renaud de Putter et de Michael Oesterle de Belgique, ainsi que du Montréalais James Harley.
La musique électroacoustique aura elle aussi voix au chapitre, puisque l’Orchestre de haut-parleurs 1 et 2 présentera deux soirs de suite des pièces électro des compositeurs belges et québécois Slavek Kwi, Jean-Louis Poliart, Todor Todoroff, Ingrid Drese, Elisabeth Anderson, Marie-Jeanne Wyckmans, Stéphane Dunkelman, Marc Tremblay, Luc Fortin, Gilles Gobeil, Pierre Sainte-Marie, Jacques Tremblay, Robert Normandeau et Stéphane Roy. Au total, trois créations québécoises et deux belges. Un autre «concert partagé» est celui de l’ensemble québécois Karel, fait d’instruments inventés, et du duo belge Berthet/Romano, qui jouera en première partie Un piano prolongé de Berthet lui-même. L’Ensemble Karel, pour sa part, interprétera trois oeuvres du compositeur de chez nous Michel Smith.
Un autre concert de la série québécoise sera donné par la pianiste belge Thérèse Malengreau, qui offre pour l’occasion un programme assez imposant. Neuf oeuvres de compositeurs contemporains, dont quatre créations, rien de moins. Klavierstück IX de Stockhausen, Cocktail du Belge Pierre Kolp (en création), Dischordia du Québécois Jean Lesage, Étude en 3/2 du Belge Denis Bosse (en création), Kitschmusik de l’Ukrainien Valentin Silwestrow, Courbes d’étoile du Belge Claude Ledoux (en création), La Naine blanche du Québécois Michel Frigon (en création), Four Images After Yeats de l’Anglais Jonathan Harvey et finalement Île de feu II d’Olivier Messiaen. Ouf! Dans le volet musique actuelle, on retrouve un événement intitulé très justement Musiques-échange, qui mettra en présence des interprètes et improvisateurs des deux pays. Les sonorités au menu sont très variées: violoncelles, percussions, instruments inventés, échantillonneurs bandes et traitements.
Le dernier concert de l’événement permettra d’entendre l’ambassadeur culturel de la Flandre, Champ d’Action, un ensemble instrumental qui se consacre à la diffusion de la musique contemporaine, dans un esprit de confrontation et de questionnement permanent. Le programme, ici aussi, est plutôt dense, et comprend une création de James Harley et une du Belge Serge Verstockt. Des oeuvres de Karel Goeyvaerts, Wim Henderickz, Francis Ubertelli et Marc Fortier complètent le concert.
Le volet tables rondes et conférences, très complet, offre huit occasions d’entrer en contact avec la pensée des créateurs et des théoriciens de la musique d’aujourd’hui. Les titres des trois tables rondes, qui sont de véritables appels à la réflexion, mettent en appétit: «La subjectivité reprend ses droits; néo-romantisme ou manifestation d’une sensibilité actuelle?», «Votre musique n’a pas de forme!» et «L’écriture peut-elle survivre à l’absence de notation?». Les conférences, dans le même ordre d’idées, nous mettront face à plusieurs aspects importants des créations musicales belge et québécoise.
Dix jours d’échanges, de partage, de création, de musique et de communication ne peuvent que redonner un peu de couleur au visage bien triste de la création contemporaine québécoise, qui commence sérieusement à manquer d’oxygène, pour ne pas dire tout simplement de moyens… Bravo à Codes d’Accès pour cette initiative vivante et ouverte sur le monde.
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