Narrativité, rhétorique et manque de relief

Par François Tousignant in Le Devoir (Québec), 17 avril 2001

Les soirées de Rien à voir se divisent en deux, et celle de jeudi, qui terminait l’actuelle édition de l’événement, montrait singulièrement cette division dans l’organisation esthétique des programmes. Le concert de 19h était, dans le fond, consacré à des musiques sinon descriptives, du moins narratives, dans lesquelles la musique aime à être ce qu’elle est.

En début de programme, ce que seule une certaine pudeur empêche d’appeler un chef-d’œuvre: L’heure alors s’incline… de Christine Groult. Poésie, beauté de la construction, profondeur de la pensée et sens de la justesse de l’événement sonore magnifient une inspiration exceptionnelle. Pendant vingt (beaucoup trop) courtes minutes, l’univers se crée devant nous à partir du souffle d’une flûte en bois orientale pour, après moult péripéties, y revenir. Oui, il y a message, musical, qui marque d’une empreinte indélébile les mémoires. Un très grand événement.

Du libe tu, d’Elsa Justel, reste un petit clin d’œil charmant à Pierre Schaeffer dont on cite une phrase encore porteuse de vérité, pour le meilleur et pour le pire, et qui provoque autant qu’elle fait réfléchir, comme le cycle des robots d’Asimov. La fresque Bahía blanca d’Enrique Belloc est plus ordinaire, malgré quelques beaux effets qui, dans le fond, ne préparent qu’à l’histoire du petit Dieu que raconte avec humour et raffinement Beatriz Ferreyra, l’invitée du jour. Ça aussi c’est plus de la musique que de l’électroacoustique, le médium devenant secondaire. Quant à The Breaking of the Scream (José Hallac), son propos est beaucoup trop ancré dans une prise de position politique non transcendée pour qu’on y adhère. C’est le genre de revendication qui se veut contestataire, qu’on a déjà entendue à suffisance et trop plein qui rate donc son but car on finit par rapidement s’y ennuyer.

Le concert de 21h, lui, est strictement rhétorique et académique. L’acousmatique discute d’elle même et de ses techniques, explore un vocabulaire restreint (de sons, de gestes et de formes) en une démonstration lassante d’uniformité. De la vraie esthétique «gérémienne» — au sens de GRM, Groupe de recherche musicale — où l’école se donne en spectacle, insistant plus sur sa recherche que sur le musical.

On entend donc toujours la même chose — et comme on est assez mal assis salle Fellini, cela paraît parfois des éternités. Alors, quand pointe un éclair d’imagination, on sourit. Ce fut le cas des Préludes suspendus II de Horacio Vaggione, où la recherche s’enrichit de dialogues avec le passé du titre, et, surtout de Rio de los pajaros azules, de Ferreyra.

Dernière pièce au programme, elle valait la peine qu’on peine à l’attendre, Ferreyra, dans son écriture, transcende ici la technique au profit d’une séduction sonore qui ouvre les porte. L’épine intellectuelle, toujours présente, s’enrichit d’un peu de chair et on lui en sait vraiment gré.

Curieusement, et en contraste parfait avec ce qui fut entendu précédemment, Beatriz Ferreyra se révèle très pauvre diffuseuse. Tout ce qui a été entendu fut fait comme si, malgré les déplacements du son du haut-parleur à haut-parleur, tout se passait à ras les murs, sans relief ni perspective. Une sorte de monophonie dirigée qui n’a pas encore assimilé la notion d’espace qu’Adrian Moore nous avait si généreusement prodiguée.

Cela n’aide pas la musique à respirer, ni aux «partitions» à montrer leur vrai visage pressenti. En fait, ce fut plus une photo en deux dimensions d’état de fait d’un art qui pourtant se réclame plus souvent du cinéma sonore dynamique et en relief. Ce qui montre que cet art-là est loin d’être uniforme et que, comme «l’autre musique», il apporte autant de différences entre les compositeurs qu’entre les interprètes. Preuve de vie qu’on accepte, en dépit des moments creux.

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Un lancement particulièrement réussi

Par François Tousignant in Le Devoir (Québec), 11 avril 2001

S’ouvrait lundi soir la neuvième édition de l’événement «d’électro» Rien à voir. Une tradition s’ancre et propose, quatre soirs de suite, une manifestation trifide à Ex-Centris. Conférence avec le compositeur invité (un par soir) à 18hl5. Suit, à 19h, un premier concert où l’invité fait entendre de la musique qu’il aime, où l’on découvre sa famille. Enfin, à 21h, c’est l’heure où le compositeur diffuse ses propres œuvres. Une formule bénie des dieux, dont on ne peut que déplorer qu’elle ne fasse encore se déplacer qu’une communauté encore trop restreinte.

Après ce qui a été entendu lundi, on peut en effet souhaiter qu’un public plus large cesse de craindre le médium électroacoustique. Le Britannique Adrian Moore a proposé deux programmes qui ont de quoi convaincre les plus réfractaires. Tout d’abord parce que, oui, on entend bien de la musique faite par un musicien. Comme diffuseur de sons dans la salle Fellini, on assiste à l’œuvre d’un poète, c’est-à-dire quelqu’un qui sait faire entendre et saisir l’ailleurs des sons.

Il maîtrise parfaitement la technique et l’orchestre de haut-parleurs mis à sa disposition. Cet espace que j’ai autrefois jugé ingrat montre maintenant toute sa merveilleuse potentialité. Ce jeune artiste reprend le flambeau qu’un Jonty Harrison avait laissé dans nos mémoires lors d’une précédente édition de l’événement, proclamant clairement toute la force et l’originalité — voire la personnalité! de l’école «anglaise» d’acousmatique.

Du prernier concert, je retiens Scherzo, d’Andrew Lewis. Jeux intelligents où, si le travail sur le son est «évident», notamment avec les carillons enfantins et l’appel de la fillette, la technique et sa démonstration sont transcendées par l’idée consistant à créer un paysage sonore de l’enfance, un peu à la manière du Schumann des Kinderszenen.

Encore mieux: Frictions, de Simon Emmerson. Le compositeur et son interprète nous emmènent en voyage sonore avec une sensualité que la frontière entre sons réels enregistrés (par exemple, les bâtons de pluie africains) et ceux d’origine synthétique est noyée dans la mouvance spatiale qui scelle l’unité. L’auteur y parle des quatre éléments; osons un parallèle avec le traitement des quatre instruments par un vrai bon quatuor à cordes inspiré et inspirant.

Nous faire réentendre Klang, de Jonty Harrison, fut une bonne idee: malgré le changement de contexte, non seulement Klang reste toujours aussi beau mais, malgré ses presque vingt ans, il est vivifiant d’entendre que cela n’a pas pris une ride, ni technologique ni musicale.

Une découverte

De sa propre musique, parlons d’une découverte, de celles qu’on aime faire en ce genre d’endroit et que le disque ne saura jamais rendre malgré les meilleurs intentions. Ce qui frappe d’emblée chez Adrian Moore, c’est le sens de l’espace, la profondeur — dans tous les sens du mot — et la maturité du jeune homme. Oscillant entre humour et sérieux, effet et intériorité, il tombe toujours juste, à défaut de toujours convaincre pleinement. Ainsi, sa dernière œuvre, Superstrings, n’apporte rien au mix média piano et bande, dommage de complaisance passagère. Study in Ink montre avec sourire ce qu’on peut intelligemment tirer du simple bruit d’un crayon feutre sur un tableau de plastique, décelant tout ce qu’on peut puiser d’un son, sans ostentation.

Ethereality temps fort de la soirée. Frisant le chef-d’œuvre, la musique tout court déploie grand ses ailes. Moore trouve une solution musicale personnelle irrévocable au délicat problème d’intégrer le discours parlé dans la trame électronique sans virer bêtement à l’anecdote (au contraire d’Arturo d’Elainie Lillios). Un petit opéra presque wagnérien, tient en quinze minutes de fascination totale. Un exploit? Non: simplement l’expression d’un talent hors du commun, d’un compositeur qui a quelque chose à dire et sait le dire, d’un interprète qui sait comment lui apporter vie.

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Cinéma sonore

Par Bernard Lamarche in Le Devoir (Québec), 7 avril 2001

Quatre jours d’électroacoustique, neuf concerts (deux par soir pendant quatre soirs, en plus d’un programme de jeunes compositeurs montréalais), 35 haut-parleurs, quatre compositeurs invités: c’est ce que propose la nouvelle édition de la série Rien à voir, la neuvième, toujours organisée par l’organisme Réseaux, diffuseur et promoteur montréalais de la musique électroacoustique.

Du «cinéma pour l’oreille»: l’événement conserve sa formule et présente une armada de haut-parleurs en guise d’orchestre, dans un environnement plongé dans le noir et où les signes visuels sont réduits à leur plus simple expression. Mais encore plus, la série n’a jamais mieux porté son nom que depuis qu’elle est accueillie dans les entrailles du Complexe Ex-Centris, boulevard Saint-Laurent. «Ça permet de lever le malentendu de la scène. Là, on est dans une salle de cinéma, il n’y a pas de scène. On est encore plus proches de notre propos, la diffusion sonore. C’est la musique qui importe», explique Robert Normandeau, compositeur et cofondateur de l’organisme Réseaux et de la série Rien à voir.

Lundi, le Britannique Adrian Moore interprétera plusieurs de ses oeuvres, dont certaines viennent d’être publiées sous l’étiquette montréalaise empreintes DIGITALes. Un compositeur dans la jeune quarantaine, de la deuxième génération en Angleterre, Moore «est de la génération des compositeurs qui sont tombés dedans quand ils étaient petits, explique Robert Normandeau. Ils ne sont pas passés de la musique instrumentale à la musique électroacoustique». Moore est reconnu pour sa palette sonore extrêmement étendue. «Il travaille sur la matière, avec des timbres riches.» Avec Jonty Harrison, auprès de qui il a fait ses études à Birmingham, «ils ont carrément un orchestre de haut-parleurs, avec lequel ils font des tournées. Ils sont passés maîtres dans le domaine de la spatialisation sonore».

Le lendemain, le Français Régis Renouard Larivière dévoilera ses musiques, dont la plupart n’ont jamais été diffusées ici. À l’instar des compositeurs d’une jeune génération qui, «délibérément, se sort du postmodernisme», Régis Renouard Larivière «revient à une musique minimale, plus pure, plus dépouillée, dans laquelle le silence a autant d’importance que le son. Il fait des musiques comme à peu près personne n’en fait». L’an dernier, Normandeau avait présenté une des pièces de Renouard Larivière lors d’un de ses concerts. La réaction du public et la critique dithyrambique ont précédé son invitation.

Mercredi, le Montréalais Gilles Gobeil, un des cofondateurs, en 1991, de Réseaux, y ira de sa prestation sur console de son, dont le style est reconnaissable entre tous. «C’est assez exceptionnel, assure Robert Normandeau. Depuis 12 ans, il enfonce le même clou, revient aux mêmes thèmes. Les mêmes éléments sonores, caractérisés par des écarts absolument incroyables entre les sons les plus forts et les sons les plus faibles.»

Seule femme de cette édition - elles sont plus rares dans le domaine -, Beatriz Ferreyra, originaire d’Argentine mais résidant en France, clôturera la série, jeudi. À la suite du Traité des objets musicaux, de Pierre Schaeffer, une référence dans le domaine, publiée en 1966, Ferreyra a collaboré de façon importante à trois disques publiés deux ans plus tard, Solfège de l’objet sonore. «Elle était à la source même des recherches de Schaeffer», explique Normandeau. Dans sa musique plus référentielle, moins abstraite, Ferreyra a recours à des sons dits anecdotiques, «repérables», et propose un travail «très fin» qui «raconte des histoires». La compositrice donnera également une conférence le mardi 10 avril à la faculté de musique de l’Université de Montréal, à 13h (salle B-399).

Les musiques de Rien à voir (9) seront diffusées ultérieurement sur les ondes de la Chaîne culturelle de Radio-Canada, dans le cadre de l’émission L’Espace du son, réalisée par Mario Gauthier. Ceci dit, rien ne vaut l’expérience d’avoir des points de diffusion démultipliés, d’entendre plusieurs sources sonores, d’entendre et de goûter l’art de l’interprétation: «La part d’interprétation est énorme.»

Normandeau arrive de Bruxelles où il a participé, à titre de membre de jury, à un premier concours de spatialisation. «J’étais assez convaincu de la chose, et le concours a confirmé ce que je pensais. L’interprète prend l’espace intérieur de la bande et, à titre de diffuseur, le magnifie. Si des sons s’éloignent dans la pièce, il va accentuer ce phénomène. Essentiellement, c’est un travail d’amplification des gestes qui sont faits sur la bande. C’est un travail extrêmement difficile à faire. Il y a très peu de bons diffuseurs. Ils doivent rendre justice à ce qu’il y a dans l’écriture.» Heureusement, les gens invités par Rien à voir sont reconnus comme de bons diffuseurs, qui peuvent assumer cet aspect.

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Une semaine produite par Réseaux avec l’aide du Conseil des arts du Canada, du Conseil des arts et des lettres du Québec, du Conseil des arts de la Communauté urbaine de Montréal et de la Fondation SOCAN et en collaboration avec Radio-Canada — Chaîne culturelle.

• Réseaux (www.reseauxconcerts.com) est membre du Conseil québécois de la musique (www.cqm.qc.ca), du Groupe Le Vivier (www.levivier.ca) et est partenaire de LA LISTE (www.laliste.qc.ca).

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