René Lussier: press
Le plaisir de jouer Faust
by Julie Bouchard
in Le Devoir (Québec),
November 4, 1999
Comme il est facile d’employer un langage compliqué lorsqu’on parle d’art. Et comme la tentation semble grande d’utiliser des termes un peu pompeux. «Première mondiale d’une grande fresque musicale de Gilles Gobeil et de René Lussier», annonce le carton promotionnel. Voilà une expression qui en fera bâiller quelques-uns. L’expression «grande fresque» n’est pas venue d’eux, s’accordent pour dire Gilles Gobeil et René Lussier. «On aurait aussi pu appeler ça une toune», ironise Lussier. Voilà qui détend et donne envie d’en savoir plus.
Un autre créneau
Quelques mots d’abord sur Plein la vue, un événement organisé et présenté par la société de concerts Réseaux. Depuis quelques années, Réseaux présente des concerts de musique électroacoustique sur bande, il n’y a alors «rien à voir» sur scène puisque la musique est diffusée par haut-parleurs. Avec Plein la vue Réseaux explore un autre créneau, celui de la musique mixte, combinée: musique sur bande et musique live. Au contraire de la première série, il y a donc des choses à voir. Ou, du moins, des musiciens, puisqu’ils sont sur scène. Et c’est dans ce cadre que René Lussier et Gilles Gobeil présentent en première mondiale il est vrai, mais aussi avec bonheur, un extrait d’une œuvre encore inachevée: Le Contrat.
Il y a 25 ans, René Lussier et Gilles Gobeil se rencontraient et collaboraient pour une première fois sur le plan musical. Depuis, ils ne se sont jamais perdus de vue. En apparence, ils sont très différents l’un de l’autre; René Lussier parle abondamment, généreusement, pendant que Gilles Gobeil écoute sans rater quoi que ce soit, ajoute ce qui lui semble essentiel, développe une idée. Le premier a une voix forte alors qu’il faut être attentif pour ne rien perdre des propos du second.
Des différences visibles également dans leurs méthodes de travail, soulignées par Gilles Gobeil: «Déjà, il y a 25 ans, René était déjà dans l’action, dans l’improvisation. Il prenait sa guitare et jouait. Alors que moi, j’étais et suis encore plutôt du type songeur. Je prends des notes, réfléchis. Et aujourd’hui c’est encore comme ça.» Deux modes de création différents, donc, et lorsqu’ils travaillent ensemble, une dynamique à deux temps s’installe. «Mais tous deux, nous mettons le même soin à ce qu’on fait. Et sur les choix esthétiques, sur les orientations, lesf açons de faire nous nous mettons très vite d’accord. C’est ce qui nous rattache.» Depuis 1996, à l’invitation de Jean-François Denis, de l’étiquette Empreinte DIGITALes, Lussier et Gobeil travaillent à l’élaboration d’un projet ambitieux: «Composer une pièce inspirée du Faust de Goethe et la construire en observant la structure même du poème», écrivait Lussier dans un texte de présentation. Une pièce qui aura pour titre Le Contrat. Un projet qu’ils estiment pouvoir terminer dans les premiers mois de l’an 2000. Sinon, ça sera plus tard. «On y va à notre rythme — et ça avance assez bien, mais l’important, pour le moment, c’est d’être satisfait à chaque seconde. On y met beaucoup de temps, de soin», souligne René Lussier qui avait remporté en 1989 le prix Paul Gibson de la Communauté des radios publiques de langue française pour Le Trésor de la langue, une œuvre qui surprend et réjouit tout à la fois.
Tout un contrat
Gobeil et Lussier ont construit — ou construisent puisque Le Contrat n’est pas achevée — en partie sur des matériaux trouvés en chemin. «De nombreux Faust ont été fabriqués soit par des compositeurs célèbres, soit par des écrivains. Nous avons récupéré, à travers l’histoire, les interprétations qui en ont été faites. On est allés chercher, de façon minimale, de petits fragments et quelques extraits de textes. Mais presque rien de Goethe, qui apporte cependant la structure de l’œuvre», précise Gilles Gobeil.
Le Contrat de Lussier et Gobeil se donne un défi de taille: marier un instrument live à une bande. Gilles Gobeil, électroacousticien qui a recu trop de prix pour en faire l’énumération, assurera la diffusion de la bande en salle, pendant que René Lussier, sur scène avec guitare acoustique et daxophone (instrument inventé par un Allemand à la fin des années 80), incarne des fragments de l’histoire ou des états d’âme des personnages. Différence de taille: habituellement, dans un concert de musique électroacoustique, la bande est immuable. Fixe. «Ici, Gilles manipule la bande. C’est quelque chose d’essentiel: ça bouge, ça respire», confirme Lussier.
Mais pourquoi, puisque tant d’interprétations en ont déjà été faites, recréer aujourd’hui un Faust? «Le sujet est de toutes les époques.» De tout temps, les gens ont été tentés de mettre de côté les priorités pour suivre des rêves de gloire, pour accéder à la célébrité, ajoute Lussier. Mais quelles sont donc ces priorités? «C’est suivre ta voie. Au delà de tout. Suivre ton instinct. C’est aussi prendre plaisir à ce qu’on fait. Se donner la satisfaction de bien faire les choses. Et se laisser complètement porter par un projet.»
167000 | top